Accueil

Printemps ou automne arabe ?

Par Jawad Kerdoudi
Président de l’IMRI (Institut Marocain des Relations Internationales)

L’année 2011 a été marquée par un grand espoir né de ce qu’on appelle communément le Printemps arabe. En effet, un mouvement révolutionnaire inattendu né en Tunisie après le décès en Décembre 2010 du jeune Mohamed Bouazizi, s’est étendu sur l’ensemble du monde arabe. Acté principalement par des jeunes mobilisés grâce aux réseaux sociaux, les revendications ont porté sur la réforme politique, la garantie des libertés individuelles et collectives, la lutte contre les abus et la corruption, la résorption du chômage et une meilleure répartition des richesses. Après la Tunisie, ce mouvement a déferlé tel un tsunami particulièrement sur l’Egypte, la Libye, le Yémen et Bahreïn. Puis, il a touché mais dans un moindre mesure, l’Algérie, la Jordanie, la Mauritanie, le Maroc, et Oman.

En une année les résultats du Printemps arabe ont été extraordinaires. Les quatre dictateurs qui gouvernaient la Tunisie, l’Egypte, la Libye, le Yémen ont été démis de leurs fonctions, soit qu’ils ont fui comme en Tunisie, Egypte et Yémen, soit tué dans le cas du Libyen. Les autres Etats arabes concernés n’ont pas changé de régime, mais ont été contraints de modifier leur Constitution et de promouvoir des réformes politiques, économiques et sociales. Pour la première fois dans les pays arabes, des élections libres et transparentes ont eu lieu, mettant en compétition de très nombreux partis politiques, et faisant l’objet d’une participation massive. Le champ des libertés, individuelles et collectives s’est considérablement élargi, avec une grande liberté de s’exprimer, d’écrire, de s’assembler pour manifester. Des Assemblées issues des élections ont été mises en place, et des gouvernements démocratiques ont commencé à fonctionner.

Mais ce tableau idyllique est à nuancer, car chaque pays arabe a poursuivi sa propre trajectoire, et les résultats escomptés n’ont pas toujours a été atteints. Sur le plan économique, tous les pays concernés par le Printemps arabe ont connu une baisse de croissance, et une montée du chômage. Les raisons sont la baisse de la production nationale du fait des troubles et des grèves, la diminution des exportations et des investissements, et la chute brutale du tourisme. Sur le plan politique, la situation diffère d’un pays à l’autre, mais avec une résultante commune (sauf le cas de l’Algérie) qui est la montée des partis islamistes là où il y a eu des élections, au détriment des partis progressistes. C’est ainsi qu’en Tunisie, l’élection de l’Assemblée constituante le 23 Octobre 2011 a vu la victoire du parti islamiste Ennahda avec 41% des sièges, qui a pris la tête du gouvernement. En Egypte, les élections législatives du 21 Janvier 2012 ont vu également la victoire de deux partis islamistes : le parti de la liberté et de la justice (Frères musulmans) avec 44,6% des sièges, et le parti Al Nour (salafiste) avec 22,5% des voix. Les sondages établis pour les élections présidentielles qui auront lieu le 23 Mai 2012 donne également comme vainqueur probable Abou El Foutouh, ancien membre des Frères musulmans. En Libye le Chef du CNT (Conseil National de Transition) Mustapha Abdeljalil a déclaré le 24 Octobre 2011 que la Charia sera la base de la législation libyenne. Il est prévu l’élection d’une Assemblée constituante en Juin 2012, mais ce pays est confronté à de graves difficultés dues au manque d’institutions crédibles, et à l’existence de milices armées. Le 7 Mars 2012, la Cyrénaïque a proclamé son autonomie, et il se manifeste un conflit larvé entre le CNT et le gouvernement. Au Maroc, les élections législatives ont connu également la victoire d’un parti islamiste le PJD (Parti de la justice et du développement) avec 27,08% des voix, à qui a été confié la direction du gouvernement.

La situation dans les autres pays arabes restant confuse. En Algérie après les événements de Janvier 2011, la création de 23 nouveaux partis a été autorisée, et des élections législatives ont eu lieu le 10 Mai 2012. Le taux de participation a été de 42,9%, et à la surprise générale les élections ont été remportées par les deux partis présidentiels le FLN et le RDC avec 63% du nombre de députés. A noter également l’augmentation considérable du nombre des femmes qui s’est élevé à 145 élues. Au Yémen un compromis peu démocratique a été trouvé : le départ du Président Salah et son remplacement par son vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi qui s’est présenté en tant que seul candidat aux élections présidentielles du 24 Février 2012 qu’il a remporté avec 99,8% de voix. Les soulèvements de Bahreïn du 14 Février au 17 Mars 2011 ont été écrasés par l’armée avec l’appui des troupes saoudiennes et émiraties. De nombreuses manifestations ont eu lieu le 22 Avril 2012 à l’ouverture du Grand prix de la Formule 1 qui ont été réprimées sans ménagement. Les deux monarchies de Jordanie et d’Oman ainsi que le république de Mauritanie sont parvenus à se maintenir grâce à quelques réformes, mais l’avenir reste incertain. Enfin, le drame le plus douloureux que nous vivons toujours est celui de la Syrie, où les contestations populaires ont débuté le 4 Février 2011 avec la « Journée de la colère ». Le bilan d’une répression sanglante de plus d’une année est effrayant : 11.000 morts, 65.000 déplacés et 212.000 arrestations. Les efforts de l’ONU n’ont pas pu parvenir à régler le problème syrien du fait de l’appui de la Russie et de la Chine et de la division du peuple syrien en pro et anti Bachar Al Assad

En conclusion, on ne peut que saluer avec fierté le Printemps arabe qui a montré au reste du monde que les peuples arabes ne font pas exception quant à leur désir de démocratie et de développement économique et social. Il a eu le mérite de débarrasser le monde arabe de dictateurs, qui ont gouverné impunément pendant des décennies. Cependant, l’histoire est loin d’être finie. Plusieurs régimes autoritaires ont pu se maintenir grâce à la manne pétrolière et gazière qui leur permet d’acheter la paix pour le moment. La grande inconnue également est la victoire des islamistes dans presque toutes les élections qui ont eu lieu jusqu’à maintenant. Vont-ils mener une politique moderne d’ouverture, de respect de la démocratie, de garantie des libertés individuelles et collectives, d’égalité hommes/femmes ? Vont-ils au contraire mener une politique radicale en imposant l’application de la Charia ?
Nul ne le sait pour le moment. Aussi les démocrates et les progressistes des pays arabes doivent observer la plus grande vigilance dans les mois à venir, afin que le Printemps arabe ne se transforme pas en automne.

CHRONIQUES HEBDOMADAIRES DE l'IMRI