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La visite du Président Erdoğan à Paris : Quelle évaluation de sa politique étrangère ?

Par Jawad KERDOUDI,
Président de l’IMRI (Institut Marocain des Relations Internationales)

Le Président turc Recep Tayyib Erdoğan s’est rendu à Paris le 5 Janvier 2018 où il a rencontré le Président Macron. Cette visite avait but de renforcer les relations économiques avec la France et de renouer les liens avec l’Union européenne qui s’étaient beaucoup dégradés ces dernières années. C’est l’occasion pour faire le point de la politique étrangère actuelle de la Turquie.

Sous l’impulsion de Erdoğan d’abord Premier ministre de 2003 à 2014, puis Président de la République à partir de 2014, la Turquie a connu une importante inflexion de sa politique étrangère. En effet depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et plus précisément depuis son adhésion à l’OTAN en 1952, la Turquie a été l’alliée inconditionnelle de l’Occident à savoir les Etats-Unis et l’Europe. Les Etats-Unis ont obtenu la base militaire d’Icirlic où a été installé un bouclier anti-missiles. Parallèlement, la Turquie a posé sa candidature à l’Union européenne et les négociations d’adhésion ont débuté en octobre 2005. Cependant, les relations entre la Turquie et les Etats-Unis ont commencé à se dégrader après les deux guerres américaines du Golfe, et du fait de l’appui américain aux mouvements kurdes en Irak et en Syrie. La tension est devenue extrême après la tentative de coup d’Etat militaire de Juillet 2016 en Turquie, et le refus des Etats-Unis d’extrader Futhallah Gülen exilé aux Etats-Unis, et considéré par les autorités turques comme l’instigateur du coup d’Etat militaire.
Pour ce qui est des relations avec l’Europe, la Turquie a manifesté à plusieurs reprises son mécontentement quant au peu de progrès des négociations d’adhésion à l’Union européenne, suite notamment aux réticences de l’Allemagne et de la France. Les relations se sont tendues avec l’Allemagne et la Hollande quand ces deux pays ont refusé que des ministres turcs fassent campagne dans leur pays pour la réforme de la Constitution turque renforçant les pouvoirs du Président. Les relations entre la Turquie et l’Union européenne se sont améliorées à partir du 18 Mars 2016, date de la signature d’un Accord sur les migrants. En gros cet Accord fait obligation à la Turquie de retenir les migrants en Turquie pour les empêcher d’accéder à l’Europe. En contrepartie, la Turquie reçoit un montant de 3 milliards d’euros pour la gestion des réfugiés en Turquie. Cependant une nouvelle tension est née entre la Turquie et l’Union européenne suite à la tentative du coup d’Etat militaire en Turquie le 15 Juillet 2016, qui a donné lieu à une sévère répression des ONG défendant les droits de l’Homme ainsi que de la presse, avec l’emprisonnement d’un grand nombre de journalistes. Valeur aujourd’hui, on compte plus de 50.000 détenus en Turquie tandis que 140.000 fonctionnaires ont été limogés. L’Union européenne reproche à la Turquie son manque de respect des droits de l’Homme et l’atteinte aux libertés fondamentales, ainsi que l’autoritarisme du régime sous la présidence d’Erdoğan. Ce qui a poussé Angela Markel en Septembre 2017 à proposer l’arrêt des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, et à Emmanuel Macron de parler de partenariat de l’Union européenne avec la Turquie et non plus d’adhésion.
Ces relations difficiles entre la Turquie et l’Occident ont poussé le Président Erdoğan à se rapprocher de la Russie, de l’Iran et de la Chine. C’est ainsi que sur la crise syrienne, alors que la Turquie soutenait au départ la rébellion contre Bachar Al Assad, elle a participé aux négociations d’Astana sur la Syrie avec la Russie et l’Iran sans exiger le départ au préalable du Président syrien. De plus le 12 Septembre 2017, la Turquie a acheté le système de défense aérien russe S-400, alors qu’elle est toujours membre de l’OTAN. Les relations politiques de la Turquie avec la Chine se sont renforcées grâce à la rencontre entre le Président Erdoğan et son homologue chinois Xi Jinping quatre fois durant les deux dernières années. De nombreuses entreprises chinoises sont implantées en Turquie surtout dans le secteur bancaire et 160.000 chinois ont visité la Turquie en 2016, tandis que 2018 a été déclaré « Année de la Turquie en Chine ». Au Moyen-Orient, la Turquie a soutenu le Qatar dont les relations diplomatiques ont été rompues le 5 Juin 2017 avec l’Arabie Saoudite et ses alliés, qui lui ont reproché de financer le terrorisme et d’être trop proche de l’Iran. La Turquie dispose de bases militaires au Qatar. Malgré le rétablissement de ses relations diplomatiques avec Israël en 2016, le Président Erdoğan le 7 Décembre 2017 a condamné fermement la décision du Président Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, et a convoqué le 12 Décembre 2017 à Istanbul l’Organisation de Coopération Islamique (OCI).
Sous l’impulsion du Président Erdoğan, la Turquie a entamé dès 2006 une politique active en Afrique du Nord avec la signature d’Accords de libre-échange avec l’Egypte et le Maroc. La coopération avec l’Afrique Subsaharienne s’est élargie après le Sommet Turquie/Afrique en 2008, en multipliant les institutions scolaires et humanitaires sur le continent, qui sont des têtes de pont pour les relations économiques. Les industriels turcs sont intéressés par le marché africain et par les ressources naturelles et énergétiques du continent, et plusieurs accords sont en cours de négociations avec les ACP, l’Algérie, la Libye et l’Afrique du Sud. Le Président Erdoğan a multiplié ses visites en Afrique d’abord en 2011 en Somalie, puis en Décembre 2017 au Soudan, Tchad, et Tunisie.
En conclusion, la politique étrangère du Président Erdoğan est très critiquée en Occident. Mais on comprend que la Turquie n’ayant pas obtenu satisfaction ni aux Etats-Unis ni en Europe, se tourne vers l’Afrique, la Chine, l’Iran et la Russie. Elle soutient le Qatar et ménage l’Iran, pour faire contrepoids à l’Arabie Saoudite qui veut s’ériger en puissance régionale au Moyen-Orient. On ne peut que se féliciter de sa défense constante du peuple Palestinien et du statut musulman de Jérusalem-Est. Peut être est-elle allé trop loin en tant que membre de l’OTAN en achetant des armes à la Russie. En tout cas, on ne peut cautionner les mesures draconiennes prises par le Président Erdoğan après la tentative de putch de Juillet 2016. Le respect des droits de l’homme, l’Etat de droit et la démocratie sont incontournables pour le développement harmonieux de tout pays, y compris la Turquie.

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