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Que doit faire le Maroc pour se positionner dans la nouvelle économie mondiale ?

Par Jawad KERDOUDI,
Président de l’IMRI (Institut Marocain des Relations Internationales)

La nouvelle économie désigne la croissance que connaît l’économie depuis l’émergence et l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Regroupées sous le vocale de télématique, il s’agit des techniques de l’informatique, de l’audiovisuel, des multimédias, d’internet et des télécommunications. Ces nouvelles technologies permettent aux utilisateurs de communiquer, d’accéder aux sources d’information, de stocker, de manipuler, de produire, et de transmettre l’information sur toutes les formes qui peuvent être le texte, la musique, le son, l’image, la vidéo et l’interface graphique interactive. Les NTIC sont intégrées au sein des systèmes institutionnels recouvrant notamment les produits, les pratiques et les procédés.

Le développement des NTIC s’est accéléré durant la dernière décennie des années 2000, par l’augmentation rapide de nombre d’accès à internet à haut débit avec l’ADSL, et a très haut débit grâce à la fibre optique. Ce développement a été favorisé par la baisse des prix, d’où une large utilisation par les entreprises, les administrations, et les particuliers. Les NTIC ont permis d’engranger des gains de productivité et de créer de nombreux emplois notamment pour les jeunes (Start up). Pratiquement, tous les secteurs économiques et sociaux se sont emparés de ces nouvelles techniques. On peut citer l’agriculture de précision, la gestion de la forêt, le contrôle de la biodiversité, la robotique dans l’industrie et les services, les marchés financiers, la télémédecine, les usages militaires et l’aide aux handicapés.
Les NTIC jouent un rôle majeur dans la compétitivité des entreprises et dans l’efficacité des administrations et des services publics (santé, éducation, sécurité). Ils sont devenus également un enjeu crucial pour la production et la diffusion des biens culturels. Ils représentent une contribution directe de 5,9% du PIB en Europe et 7,5% aux Etats-Unis, et constituent plus de 50% de la croissance de la production en Europe. Cependant l’usage des NTIC n’est pas uniforme partout dans le monde, d’où le risque d’accentuer la fracture numérique. Sont en effet en pointe les Etats-Unis, l’Europe et l’Asie avec un certain retard pour l’Afrique.
Cette situation est corroborée par l’indice de développement des TIC (IDI) établi par l’Union internationale des télécommunications (UIT). C’est ainsi que dans son rapport de 2016, l’UIT indique que 47% de la population mondiale est connectée à internet, et que le chiffre de 50% serait atteint en 2017. Cependant, si 80% des habitants des pays développées utilisent internet, ils ne sont que 40% dans les pays en voie de développement, et moins de 15% dans les pays les plus pauvres. Dans les pays les plus fragiles d’Afrique, ce taux tombe au dessous de 10%. Pour connecter davantage de personnes, il faut cibler une réduction des inégalités socio-économiques globales. Le principal obstacle demeure le coût de l’accès au haut-débit mais qui a certes baissé au cours de la dernière décennie. L’accès à internet pour les téléphones portables peut offrir une solution selon l’UIT qui rappelle que 95% de la population mondiale est techniquement en capacité de se connecter via des réseaux mobiles.
Pour ce qui est du Maroc, il est placé 100ème sur 176 pays dans le classement des TIC 2017 par l’UIT. Au niveau des pays arabes, il occupe la place 10 alors que Bahreïn vient en tête du classement, la Tunisie (9ème), l’Algérie (11ème) et l’Egypte (12ème). Au niveau du téléphone mobile les abonnements sont de 120% de la population totale. Pour ce qui est de l’internet mobile, la couverture 3G est de 95% de la population, alors que la couverture 4G est de 72%. Le taux d’équipement des foyers par internet est de 68,5% alors que le taux d’utilisation est de 58,3%. A noter le renforcement de la position du Maroc dans le secteur des télécoms en Afrique à travers Maroc Télécom qui est présent dans 7 pays de l’Afrique Subsaharienne. Afin de promouvoir le secteur des TIC, le gouvernement a adopté le plan Maroc digital 2020 qui prévoit la création de l’Agence de développement numérique. Les objectifs de ce plan sont de mettre en ligne 50% des démarches administratives (E-Gouvernement), réduire de 50% la facture numérique et connecter 20% des PME. La stratégie Maroc digital 2020 a pour but d’accélérer la transformation numérique de l’économie nationale, positionner le Maroc en tant que hub régional et leader africain dans le domaine, et améliorer l’écosystème national.
Pour réaliser les objectifs du plan Maroc digital 2020, le projet de la loi 61-16 institue l’Agence du développement numérique. Cette Agence sera chargée entre autres du développement des investissements dans le domaine de l’économie numérique, de la mise en œuvre des projets de l’administration électronique, et de fournir l’expérience requise aux acteurs dans le domaine de l’économie numérique. Un autre axe majeur de l’Agence sera l’encouragement de l’activité entreprennariale dans le domaine de l’économie numérique. Son siège est à Rabat, mais elle pourra disposer d’annexes régionales et elle doit publier un rapport annuel sur le développement digital au Maroc.
Valeur aujourd’hui, les réalisations concrètes du Maroc dans la nouvelle économie sont nombreuses. Signalons tout d’abord les technoparks qui sont un agglomérat d’entreprises informatiques et du secteur de l’énergie verte. Ils sont issus d’un partenariat public-privé où l’Etat dispose de 35% du capital, le reste est fourni par les banques. Le premier technopark a été inauguré à Casablanca en 2000, celui de Rabat date de 2013 et celui de Tanger est de 2015. Le nombre d’entreprises accompagnées par les technoparks est de 900 dont 800 à Casablanca, 80 à Rabat et 20 à Tanger. Les activités de ces entreprises ne se limitent plus au NTIC mais couvrent aussi le développement durable et l’industrie culturelle. Le chiffre d’affaires réalisé par les entreprises installées dans les technoparks est de 800 M de dirhams et 2000 salariés dont la moyenne d’age est de trente ans y travaillent. Afin de répondre aux attentes de ses clients, les technoparks dont le rôle principal est l’incubation, ont développé des partenariats avec des leaders mondiaux tels que IBM, Microsoft et Salesforce qui ont ouvert des plateformes travaillant sur des technologies clés comme le blockchain, le big data, le cloud, et les systèmes cognitifs.
Une autre réalisation concrète de la nouvelle économie est la construction à 10 km de Casablanca d’un parc d’activités tertiaires dédié aux sociétés offshore. Disposant d’une surface de 53 hectares, ce parc offre des espaces de bureaux ergonomiques, une plateforme à la pointe de la technique et une multitude de services d’accompagnement dont principalement les télécoms et un guichet unique. Une centaine d’entreprises sont installées dans le Casanearshore avec plus de 20.000 usagers. Des clients prestigieux ont décidé de s’installer sur le site tels que Accenture, Actical, Atos, BNP Pariban, HPS, Intelcia, Outsourcia, PWC, S2M, IBM et Dell.
L’e-commerce s’est également beaucoup développé au Maroc ces dernières années. C’est ainsi qu’en 2015 les commerçants et e-marchands ont enregistré 32,8 millions d’opérations de paiement par cartes bancaires, pour un montant de 22,9 milliards de dirhams en progression de 17,1% en nombre et 9,6% en montant par rapport à l’année précédente. Les sites marchands de leur côté ont réalisé 2,5 millions d’opérations pour un montant de 1,3 milliard de dirhams en progression de 22,5% en nombre et 12,4% en montant par rapport à l’année précédente. En plus des acteurs traditionnels de la banque et de la monétique, se sont ajoutés les opérateurs télécoms, les distributeurs d’eau et d’électricité, et les compagnies aériennes. Ces trois segments constituent près de 81,3% du volume d’affaires lié au e-commerce. On dénombre actuellement au Maroc 700 sites marchands avec une hausse nette annuelle de 150 sites.
Le e-gouvernement au Maroc est également à l’ordre du jour avec l’objectif de mettre en place une administration électronique efficace. Plusieurs services en lignes ont été déjà lancés, notamment par la Direction des douanes, celle des impôts et la CNSS. En outre, le Ministère de la réforme de l’administration et de la fonction publique a lancé plusieurs chantiers. Il s’agit notamment du portail national de réclamations, qui vise le renforcement de l’intégrité publique dans le cadre de la stratégie de lutte contre la corruption. Le second chantier vise la simplification des procédures administratives, le but étant de minimiser le nombre des documents administratifs demandés, de réduire le déplacement des usagers, et d’alléger les charges de l’administration.
S’ajoute à ce chantier l’adoption de la signature électronique qui permettra l’intégration de la signature électronique dans les applications métiers des administrations. Il est prévu également le recueil des services publics électroniques et l’évaluation de leur niveau de transformation électronique. Le dernier chantier est la mise en œuvre d’un système d’information commun de la gestion des ressources humaines de l’administration publique.
En conclusion, on peut affirmer que des avancées importantes ont été réalisées par le Maroc vis-à-vis de la nouvelle économie en ce qui concerne les nouvelles techniques de l’information et de la communication. Cependant, les réalisations sont en deçà des espoirs escomptés. Il y a lieu tout d’abord d’augmenter le taux d’utilisation d’internet de 58,3% à au moins 80% afin de ne peut laisser sur le coté une part importante de la population marocaine. Il faut que chaque grande ville du Royaume soit doté d’un technopark et d’un parc offshore afin de fournir des opportunités aux jeunes de ces villes. Le commerce doit être développé davantage par les garanties de sécurité, la simplification des procédures et la diminution du coût d’utilisation. Enfin le grand retard du Maroc est celui du e-gouvernement où l’administration reste pléthorique, peu qualifiée, et partiellement corrompue. Une étude doit être entreprise pour faire le diagnostic de la situation actuelle, et lancer des programmes d’information avec en parallèle un grand effort de sensibilisation et de formation des fonctionnaires.

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