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Affaire SKRIPAL
Est-ce le retour de la guerre froide ?

Par Jawad KERDOUDI,
Président de l’IMRI (Institut Marocain des Relations Internationales)

Le 4 Mars à Salisbury dans le sud de l’Angleterre, une tentative d’assassinat a concerné Sergueï Skripal ex-Agent russe et sa fille Loulia. Un redoutable gaz neurotoxique mis au point par l’ex-URSS avait été utilisé à cette occasion. Dès le 14 Mars, Theresa May Premier Ministre britannique désigne la Russie comme responsable de cette tentative de meurtre, et procède à l’expulsion de 23 diplomates russes. Dix-huit pays de l’Union européenne ont emboîté la décision de Londres par l’expulsion de 35 diplomates russes. De son côté, les Etats-Unis ont expulsé 60 diplomates russes le 31 Mars, et décidé de fermer le consulat russe de Seattle. Au total 150 diplomates russes sont concernés par l’expulsion si on ajoute les autres pays : Albanie, Australie, Canada, Macédoine, Moldavie, Monténégro, Norvège ainsi que l’OTAN.

La réaction russe à l’expulsion de ses diplomates de plusieurs pays ne s’est pas fait attendre. Moscou a dénoncé un « axe anglo-saxon », et le porte-parole du Kremlin a démenti toute responsabilité russe dans l’empoissonnement de l’ex-Agent Sergueï Skripal. Il a ajouté « Ce n’est pas la Russie qui a engagé une guerre diplomatique et initié un échange de sanctions ». Annonçant qu’elle procédera à des actions « symétriques », la Russie a décidé l’expulsion de 60 diplomates américains et la fermeture du consulat américain de Saint-Pétersbourg. A la différence des chancelleries occidentales qui avait annoncé le même jour et à la même heure un plan coordonné d’expulsion de diplomates russes, Moscou procède en plusieurs étapes à ce qu’elle considère comme une offensive diplomatique « russophobe ». Dans une première étape, 23 ambassades, dont 16 membres de l’Union européenne, sont concernées par l’expulsion d’une partie de leurs diplomates. Sont concernés par cette première étape entre autres l’Allemagne, la France et la Pologne, tandis que la Belgique, la Géorgie et le Monténégro seront sanctionnés plus tard.
Depuis la seconde guerre mondiale et même pendant la guerre froide, il n’y a jamais eu 300 expulsions croisées de diplomates entre l’Occident et la Russie. Pour comprendre cette guerre diplomatique, il faut revenir à l’histoire récente de la Russie. Après la chute de l’URSS le 21 Décembre 1991, le premier Président de la Russie post-soviétique Boris Eltsine a donné une inflexion libérale au niveau régime qui s’est traduite par le déclin de l’outil économique, l’affaiblissement de l’Etat fédéral et une chute catastrophique du niveau de vie des Russes. Vladimir Poutine porté au pouvoir en 2000 s’est donné pour objectif de rétablir le fonctionnement de l’Etat et de l’économie par le biais d’un régime présidentiel fort. Soutenu par une majorité du peuple russe, il a été continuellement réélu à la présidence de la Fédération de Russie sauf la parenthèse 2008-2012 où il a concédé la présidence à Dimitri Medvedev. S’il a réussi sur le plan intérieur, beaucoup de critiques lui sont adressées à tort ou à raison de la part des pays occidentaux. Lui sont reprochés son autoritarisme, l’absence de libertés notamment des médias, l’élimination de ses opposants, les fraudes lors des élections, et la corruption. Sur le plan extérieur, l’annexion de la Crimée le 18 Mars 2014 est jugée illégale ainsi que le soutien aux rebelles dans le conflit du Donetsk en Ukraine. Les Etats-Unis et la France reprochent également à la Russie son implication dans les dernières élections présidentielles américaine et française. Enfin le soutien décisif apporté à Bachar Al Assad est jugé inadéquat, du fait que ce Président n’a pas hésité à réprimer sauvagement une partie de son peuple. Poutine, nostalgique de l’ex-URSS, utilise tous les moyens pour redonner à la Russie un rôle de premier plan sur la scène internationale et notamment au Moyen-Orient.
Quant au retour à la guerre froide entre la Russie et l’Occident, il est difficile pour le moment d’apporter une réponse claire. A noter que le Kremlin minimise la question des expulsions de diplomates qui ont été désignés « persona non grata » et qui peuvent être remplacés. D’autre part, pendant toute l’Affaire Skripal, Poutine n’a fait aucune déclaration considérant qu’il s’agit d’opérations techniques. D’autre part le 27 Mars, l’Allemagne a donné son feu vert au Gazoduc Nord Stream 2 qui est une joint-venture entre elle, la France et la Russie. Poutine craint aussi que la Russie n’ait plus accès au marché financier de Londres où est traité une grande partie de la dette russe.
D’autre part, le Président américain Donald Trump pendant sa campagne électorale avait manifesté une certaine estime pour le Président russe. Tout dépend de la suite qui sera donnée à l’Affaire Skripal, mais l’Occident a voulu donner un avertissement sérieux à la Russie. En tous cas, le retour à la guerre froide ne ferait qu’exacerber la tension dans les relations internationales qui est déjà très vive en ce début du XXIème siècle.

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