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LA GUERRE AU SAHEL : UN NOUVEAU TOURNANT ?

Dominique Martin,
Professeur honoraire des Universités
Vice Président de l’IMRI, Casablanca

Face à la multiplication des attaques djihadistes au Sahel, Emmanuel Macron a réuni lundi 13 janvier 2020 à Pau les présidents des cinq pays partenaires de la force Barkhane, pour renforcer la légitimité contestée des militaires français sur place. Le choix du lieu est lourd de sens. Pau, la ville où se trouve le 5e régiment d\'hélicoptères de combat (RHC), c\'est-à-dire la base d\'où sont partis sept des treize français morts dans la collision de leurs appareils, aux confins du Mali, le 26 novembre 2019. Il s’agissait pour le Président de la république plus que d’une explication de texte. A Paris, on s’agaçait de la montée, particulièrement au Mali, d’un sentiment anticolonial à l’égard de la France. En outre, les récentes attaques meurtrières djihadistes ont frappé, non seulement la France, mais aussi le Niger : le sommet du G5 Sahel aurait dû se tenir en décembre, mais il a été annulé après l’attaque djihadiste d’Inates, la plus meurtrière depuis 2015 (71 morts). La dernière s\'est produite jeudi dernier à Chinegodar, au Niger, où 89 soldats ont été tués près de la frontière malienne. Les djihadistes n’hésitent plus désormais, de surcroît, à massacrer des populations civiles. En réunissant, à sa demande, les chefs d’Etat de la Mauritanie, du Tchad, du Mali, du Niger et du Burkina Fasso, E. Macron voulait aussi donc faire le point : les pays du Sahel approuvent-ils la poursuite de l’engagement français ? Les armées nationales sont-elles prêtes à renforcer leurs moyens d’action ?

Le contexte international de l’engagement de la France au Sahel
De l’opération Serval à Barkhane, la montée en puissance face au nouveau terrain de Daesch ou de ses émules ( ex. Boko Haram) conduit, en décembre 2019, la Présidence française à engager sur le terrain jusqu’à 4500 soldats français. Rappelons qu’au départ, en 2013, Serval fut déclenché à la demande du Mali, confronté à divers groupes djihadistes qui menacent l’intégrité de son territoire. L’opération devait durer peu de temps. Elle donne lieu à des combats intenses et meurtriers, mais permet de reconquérir plusieurs villes et réussit à sécuriser Bamako. L’opération Barkhane, qui suit, vise à s’attaquer directement à des petits groupes djihadistes très mobiles. Elle étend son champ d’intervention dans plusieurs pays connexes du Mali (Tchad, Niger, Burkina Faso). Pourquoi une telle présence et une telle montée en puissance ? La chasse aux terroristes s’étend à la Lybie, où en 2016 la France décide de s’attaquer au « hub » que constitue le Sud Lybien. Le conflit menace aussi le sud algérien Plusieurs pays africains directement concernés en appellent vainement à l’OTAN. Certaines victoires, comme la libération de 170 otages à l’hôtel Radisson, en 2015, confortent les soldats dans leur ambition. Les Etats africains du Sahel se mobilisent face à une montée des périls transfrontaliers et payent aussi le prix du sang. Les années 2018 et 2019 sont aussi marquées par de nombreuses opérations en commandos, qui donnent lieu à de fortes pertes de chaque côté.

L’intervention française en questions : de multiples enjeux
L’un des premiers est l’évolution des opinons publiques. Au Mali, des opinions divergentes se font jour, accusant la France de soutenir telle ou telle faction, au Nord ou au Sud. De plus en plus, des groupes d’opinion insistent sur des arrières pensées post-coloniales. De récentes manifestations, en janvier 2020, jettent aussi le soupçon sur le travail clandestin de certains partis politiques africains. En France, la montée des critiques conjointes vient surtout du Rassemblement national et de la « France insoumise ». De ce fait, le débat revient sur l’opportunité de se retirer, au contraire des espérances de 2014. Ce débat est plus largement nourri par divers constats : un soutien faible d’unités africaines dépassées ; une étendue gigantesque du conflit ; une zone d’Etats fragiles, aux frontières « passoires » ; un soutien européen faible. Que va donc faire la France là-bas ? 60 % des français approuvent la présence française. Mais sans connaître l’enjeu de ce genre de guerre : il y va de la lutte contre un terrorisme qui pourrait entraîner une domination du Sahel par les émules de Daesch. Le bilan humain est lourd : depuis 2013, 41 militaires ont trouvé la mort au Mali, en opérations.
Un deuxième enjeu est le contexte technique des combats : sur des terrains au relief difficile à maîtriser, surtout la nuit, le jeu du chat et de la souris avec les djihadistes, oblige les pilotes à voler bas, au risque de percuter le sol ou de provoquer des crash entre appareils. Faut-il porter le conflit sur une étendue aussi gigantesque ? Un territoire aussi vaste que l’Europe nécessite des moyens très coûteux et aléatoires. Les récriminations à Bamako attisent la critique du retour de la politique de la « France Afrique » : un vieux schéma plaqué sur un temps et des situations différentes. Un autre enjeu est l’implication quasi solitaire de la France : la question du cadre plus large pour agir se pose. La place laissée vide par les autres occidentaux et le retrait des USA (plus soucieux du montant financier de leur contribution militaire à l’OTAN.) créent une énorme difficulté à sortir d’un schéma de « l’héroisme solitaire ».
Comment la situation peut-elle évoluer ?
Un retrait français brutal mènerait à un cataclysme. Il s’agit plutôt de réviser les moyens et les modalités de coopération internationales. Mais les solutions purement militaires font l’impasse sur la recherche d’une autre politique : contribuer au développement des pays de la zone Sahel. D’autres évoquent un changement d’orientation : la lutte conte le terrorisme est-elle le seul enjeu ? Il serait alors, inévitable, dans cette optique de reconnaître que la solution ne peut être seulement militaire, mais avant tout politique. Par ailleurs, d’autres missions pourraient viser le développement et le renforcement des compétences et des structures des Etats africains.
La conférence de Pau : le report à plus tard de véritables décisions.
La conférence de presse qu’ont tenue à Pau les chefs d’Etat du Sahel, au-delà des discours convenus, montre un certaine indécision des acteurs en présence. Il est certes question de recentrer les opérations sur le fuseau centre, de renforcer les capacités d’action des armées nationales, de restaurer l’autorité de l’Etat, de travailler également au développement. Mais comment financer ces objectifs ? Ce qui amène les chefs d’Etat à demander et à travailler à ce qu'il y ait une vaste coalition internationale. Une coalition internationale qui regrouperait « aussi bien la France, les pays du G5, que l'Union africaine, l'Europe et tout autre partenaire qui veut y participer ». L’Union africaine a décidé, en outre, de contribuer pour un montant de 2 milliards de dollars à la lutte contre le terrorisme. La France est confirmée dans son rôle d’action militaire, décide d’envoyer 220 soldats supplémentaires et propose d’organiser des réunions internationales, particulièrement à Bruxelles, avec la chancelière allemande et le Conseil européen, en vue d’étendre le champ des alliances.
Les réactions sont mitigées après ce sommet : la réunion de Pau a permis de clarifier les rôles, de prévoir d’élaborer une grande coalition, d’impliquer davantage l’Union Africaine. Mais le cadre de l’action demeure militaire, et ne prend pas en compte la complexité de la situation. Le ralliement de nouveaux pays reste aléatoire. Le renforcement des Etats africains autant que la contribution au développement de pays sinistrés restent des vœux pieux. La menace d’un Etats islamique au grand Sahara se dresse comme le nouvel épouvantail de l’Afrique, à l’heure où une partie des africains du Sahel, désespérés par leurs conditions de vie, sont tentés de pactiser avec les djihadistes.

CHRONIQUES HEBDOMADAIRES DE l'IMRI

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