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SYRIE : PLEURE Ô PAYS BIEN AIMÉ !

Par Jawad KERDOUDI
Président de l’IMRI (Institut Marocain des Relations Internationales)

En lisant un article de presse sur les élections législatives qui ont eu lieu en Syrie dimanche 19 Juillet 2020, j’ai pensé à un livre que j’avais lu dans ma jeunesse et dont le titre était « Pleure ô pays bien-aimé ». C’est un roman de l’écrivain sud-africain Alan Paton publié en 1948, et qui dénonçait la ségrégation raciale dont étaient alors victimes les noirs en Afrique du Sud. J’ai transposé ce titre à la situation actuelle en Syrie. Damas était en effet la capitale de l’Empire Omeyade, qui s’étendait de l’Espagne à l’Asie centrale de 661 à 750, et qui avait atteint un prestige et une puissance inégalés dans l’histoire syrienne.

Aujourd’hui en 2020, la Syrie est un champ de ruines avec plusieurs infrastructures détruites, 6,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, 6 millions de réfugiés, et 13 millions de personnes en détresse sur une population totale estimée à 25 millions. Selon l’ONU, entre 70.000 à 200.000 personnes ont disparu dans les prisons du régime syrien, dont 17.000 au moins ont été torturées à mort, et entre 5.000 à 13.000 exécutées par pendaison. Au total ce sont 384.000 personnes qui sont mortes depuis le déclenchement du conflit.

Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter à l’année 1970 où Hafez-el-Assad alors ministre de la défense prend le pouvoir par un coup d’Etat, et instaure un régime autoritaire structuré autour d’un parti unique et laic le Baas. Il gouverne le pays d’une main de fer pendant trente ans, et est responsable du massacre de Hama le 2 Février 1982 où il réprime une révolte fomentée par les Frères musulmans. A sa mort en 2000, son fils Bachar Al Assad lui succède. C’était son frère Bassel qui était programmé pour la succession, mais il est décédé en 1994 dans un accident de voiture.
Décrit comme timide, gentil et sympathique dans sa jeunesse, Bachar El Assad poursuit sa spécialisation d’ophtalmologie en 1992 à Londres et ne se destinait pas à la politique. Elu par référendum le 10 Juillet 2000 Président de la République, il libéralise légèrement le régime, ce qu’on appelle généralement le « Printemps de Damas » qui dure de juillet 2000 à Février 2001. D’aucuns voyaient en lui un nouveau Juan Carlos, couronné roi d’Espagne en 1975, et qui avait consolidé la démocratie dans son pays en s’opposant au coup d’Etat des militaires de 1981. En effet, le nouveau président libère 600 prisonniers politiques, et autorise des forums regroupant des intellectuels parlant de démocratisation du pays, et de la fin de l’Etat d’urgence en vigueur depuis 1963. Il réalise également des réformes économiques en libéralisant le secteur bancaire, mais en conservant le principe de socialisme d’Etat s’inspirant du modèle chinois. Ces réformes ont pour conséquences un boom immobilier, la création d’une classe moyenne, mais entraînent la corruption qui devient endémique. Le « Printemps de Damas » se termine en Février 2001, lorsque les services de sécurité gèlent l’activité des forums intellectuels, poursuivent et emprisonnent les militants pour les droits de l’homme.

Réélu président en 2007, Bachar-El-Assad est confronté à une guerre civile qui a débuté en 2011 dans le contexte du Printemps arabe. Les manifestations majoritairement pacifiques en faveur de démocratie sont réprimées brutalement par le régime, et le mouvement de contestation se transforme peu à peu en rébellion armée. La première partie des groupes insurgés est d’origine syrienne : Armée syrienne libre, Conseil national syrien, Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution. Les insurgés s’emparent de la majeure partie du nord et de l’est de la Syrie. L’opposition syrienne reçoit le soutien matériel de la Turquie, de l’Arabie saoudite, de Qatar, de la Jordanie, des Etats-Unis et de la France. Mais elle est progressivement supplantée par des groupes islamistes sunnites ou salafistes, dont la branche syrienne d’Al Qaida. Le régime syrien est quant à lui soutenu par l’Iran et plusieurs milices islamistes chiites, dont le Hezbollah libanais. En 2012 un autre acteur entre en jeu : le parti de l’Union démocratique, aile syrienne du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) qui prend le contrôle des régions Kurdes au nord de la Syrie. En 2014, c’est le tour de l’Etat islamique en Irak et au Levant qui s’empare de l’Est de la Syrie. La même année 2014, est constituée la Coalition internationale menée par les Etats-Unis, formée contre l’Etat islamique, et qui soutient les kurdes en Syrie. Enfin, la Russie entre dans le conflit syrien en Septembre 2015 en intervenant militairement en faveur du régime syrien. L’intervention de la Russie est décisive puisqu’elle a permis au régime syrien de récupérer les villes de Alep, Homs, Deir es-Zor, Ghouta, Derea, et une grande partie de la province d’Idleb, soit 70% du territoire national.

Le confit syrien a été qualifié par l’ONU « la pire catastrophe provoquée par l’Homme depuis la seconde guerre mondiale ». Le premier responsable de ce désastre est Bachar-El-Assad, qui n’a pas eu le courage de résister à la vieille garde de son père, qui a imposé le retour à un régime autoritaire et implacable vis-à-vis de ses opposants. Certes, la société syrienne est multiethnique et multireligieuse : elle est composée de 78% de musulmans sunnites et 12% d’alaouites qui pratiquent une forme de chiisme (Bachar-el-Assad est lui-même alaouite). Plusieurs minorités sont présentes sur le sol syrien : chrétiens, kurdes, yezidis, juifs. Les rivalités ethniques ont beaucoup joué dans le conflit syrien : appui des régimes sunnites arabes aux rebelles, soutien de l’Iran et des milices chiites au régime syrien, opposition farouche de la Turquie pour empêcher la création d’une entité kurde en Syrie. L’ONU malgré ses quatre Envoyés successifs en Syrie, a été incapable de résoudre le conflit. En effet, cette institution qu’il faut absolument réformer est dominée par les membres du Conseil de sécurité, surtout ceux qui ont le droit de véto : Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni. Les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni, se sont prononcés au départ contre le régime syrien et en faveur des kurdes, mais se sont progressivement retirés du terrain en faveur de l’Iran et de la Russie qui sont maintenant incontournables pour la résolution du conflit. L’Iran et la Russie cherchent à augmenter leur influence au Moyen-Orient, et la Turquie n’est préoccupée que par la question kurde. On voit que chaque pays ne défend que ses propres intérêts au détriment des souffrances du peuple syrien.

Des élections législatives ont eu lieu en Syrie le dimanche 19 Juillet 2020, qualifiées par les opposants au régime de « mascarade », puisque des millions de réfugiés syriens n’ont pas eu droit au vote, et qu’elles se sont déroulées sous la poigne sécuritaire du régime. Le 17 Juin 2020, la loi « CESAR » est venu aggraver les sanctions américaines contre la Syrie, jetant selon l’ONU 80% de la population sous le seuil de la pauvreté. On ne peut qu’être pessimiste pour l’avenir proche de la Syrie, car Bachar-El-Assad sort renforcé des victoires territoriales grâce à la Russie et l’Iran, et va certainement se représenter aux élections présidentielles de 2021.

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