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Al ADl WAL IHSSANE
La 5ème colonne islamiste

Par Mustapha SEHIMI
Politologue et membre de l’IMRI

La situation à Al Hoceima et le Hirak du Rif n’ont pas qu’une portée régionale. Voilà qu’un débordement se fait de plus en plus au niveau national, dont la manifestation du dimanche 11 juin 2017, à Rabat, est sans doute l’une des expressions les plus marquantes. Précisément, à cette même occasion, quel a été le fait le plus déterminant et le plus significatif ? La mainmise sur cette mobilisation par l’association Al Adl Wal Ihsane. Celle-ci en a pris pratiquement l’initiative; elle l’a ensuite organisée; elle l’a encadrée aussi; et, bien entendu, elle tire les dividendes d’un tel investissement politique. Une manifestation comme tant d’autres, ici, lors des semaines précédentes, tant à Rabat qu’à Casablanca, Fès ou ailleurs ? Plus que cela : une démonstration de force! Combien étaient-ils dans la capitale ? Un million, selon un chiffre donné par un membre de cette association, qui s’est cependant décidé à le qualifier de “métaphorique”… si du côté off ciel, l’on a parlé de 15.000 personnes, il est admis qu’il faut plutôt parler d’au moins 50.000 manifestants battant le pavé de la capitale.

Au-delà de ce chiffrage, ce qui retient l’intérêt, c’est autre chose : le retour des Adlistes sur la scène politique nationale et ce au premier plan. Ils ont ainsi supplanté tous les acteurs associatifs et partisans pourtant tout aussi solidaires du Hirak; enfin, ils s’investissent dans le champ social et économique en reprenant les revendications des manifestants et même en les amplifiant. Cette implication présente plusieurs traits cumulatifs. Le premier regarde son caractère pacifique et même pacifiste –aucun dégât matériel et encore moins quelque victime; aucune confrontation avec les forces de l’ordre.
Le second trait intéresse les slogans mêlant la libération des détenus, le “Non à la Hogra”, “Haro sur al Fassad”, auxquels il faut ajouter d’autres slogans et mots d’ordre: liberté, paix, justice sociale, lutte contre la corruption et l’économie de rente. Enf n, un dernier lot mettait à l’index le gouvernement actuel et sa politique en pointant des secteurs vitaux comme la santé, l’emploi, l’habitat, la justice …

Avantage compétitif
Sans remonter loin, voilà Al Adl Wal Ihsane qui réoccupe un terrain de lutte et de confrontation comme lors du “printemps arabe” de 2011 avec le Mouvement du 20 Février. Voici six ans, cette association était partie prenante avec d’autres dans cette contestation (AMDH, Attac Maroc, Annahj Al dimocrati, PSU, PADS, Al Badil al-Hadari) ainsi qu’au partis de l’USFP et du PJD. Elle a, hier comme aujourd’hui, un avantage compétitif par rapport à tous ces acteurs: celui d’un maillage pratiquement national servi au surplus d’une capacité de mobilisation tout à fait particulière. Il est vrai qu’aujourd’hui le contexte de mobilisation se distingue, par bien des éléments, de celui de 2011.
Si Al Adl Wal Ihsane s’est ensuite désengagée dans les mois qui ont suivi le Mouvement du 20 Février, c’est parce qu’elle a estimé que la contestation avait été pratiquement dévoyée. D’abord parce que le discours royal du 9 mars 2011 et la nouvelle Constitution limitaient la réponse du pouvoir à une réforme seulement “institutionnelle” jugée inappropriée, en termes électoraux. D’où le repli sur ce que l’on pourrait appeler les fondamentaux des Adlistes.
L’analyse qui prévaut encore du côté de la Jamaâ, c’est qu’en l’état, il n’y a rien à attendre de ce régime. La Constitution de 2011 n’est qu’une astuce permettant au pouvoir de gagner du temps; “le Palais et son entourage contrôlent toutes les institutions officielles”; et, au final, “le Maroc n’a pas avancé”.
La Jamaâ nourrit son argumentaire de manière continue. Son secrétaire général, Mohamed Abbadi, a ainsi fait publier le 1er décembre 2016, un rapport quasiment “apocalyptique ” sur la situation au Maroc. Alors que Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement désigné depuis le 10 octobre, peinait à former une majorité –une mission finalement marquée par l’échec, le 15 mars 2017– ce document politique cède à l’alarmisme. Un réquisitoire contre le “système” et contre “l’absence d’une offre politique du Makhzen”.
Mais quelle est sa contre-offre ? Six propositions de nature à nous épargner le “déluge” promis par Cheikh Abdesslam Yassine dans ses pamphlets et brûlots imprécatoires: “rompre avec le despotisme”, “jeter les fondements de l’État de la liberté, de la dignité et de la justice”, “s’attacher réellement au choix populaire”, “corréler la responsabilité et la reddition des comptes”, “instituer une nouvelle réforme constitutionnelle”…
Que veut aujourd’hui la Jamaâ ? Elle n’entend pas s’insérer en tant que telle dans le système partisan ni dans le champ politique tel qu’il est actuellement configuré. Elle estime qu’“aucun changement n’est possible depuis l’intérieur”, comme l’a encore déclaré Abdelouahed El Moutawakil, président du cercle politique faisant off ce de secrétariat général. Les élections ? Il faut les boycotter –c’est ce qui a été décidé en 2015 puis en 2016.
Réquisitoire anti-système
Mais alors, que veut cette Jamaâ au plan institutionnel et politique ? Elle se veut “la conscience du peuple marocain” dépositaire et gardienne donc d’un socle religieux et culturel; à ce titre, elle assume pratiquement à titre exclusif la fonction d’expression et d’agrégation des valeurs et des aspirations les plus authentiques d’une communauté, l’Oumma. Le corolaire de cette prétention, c’est qu’elle dénie à l’ensemble du “système” représentatif toute place dans ce domaine.
Et tous les acteurs sont ainsi visés. La monarchie ? Elle est considérée comme n’étant pas une “fatalité”. La commanderie des croyants ? Elle est rejetée au prof t d’un califat. Les autres représentants que sont le parlement ou les partis ? Ils ne sont pas plus validés. Reste le “statut” du PJD participationniste, lui, légaliste aussi: échappe-t-il à ce rejet? La question est complexe parce
que le référentiel reste tout de même partagé et bénéficie, en dernière instance, des voix des Adlistes à l’occasion des scrutins locaux, régionaux ou nationaux.
À bien chercher, le différend continue à porter sur la forme du régime, à savoir la monarchie et Imarat Al Mouminine. En aff nant cependant, l’on peut identifier une forte différenciation touchant les stratégies respectives.
Si l’opposition au recours à la force est partagée, le “businesse model”, si l’on ose dire, n’est pas commun. C’est la nature même de l’État qui pose problème.
Rejet de la force
Pour la Jamaâ, la référence reste un État islamique, appliquant la chari’a et bâti sur le modèle de l’État instauré par le Prophète Sidna Mohammad. Sur cette base-là, est défendue la mise en place d’un État civil moderne, sans droit divin et où personne n’a de délégation divine, un État où “le peuple aura sa souveraineté, son pouvoir, selon ses croyances et ses choix”. Fathallah Arsalane, l’un des dirigeants, s’en est expliqué comme suit : “Notre conception de l’État civil n’est pas issue d’une conception laïque de l’État. Elle tire son origine de la nécessité de garantir le droit des minorités, la séparation des pouvoirs, l’alternance pacifique du pouvoir, l’attachement au dialogue”.
Islamiser la société
Son idéologie se décline autour d’objectifs inscrits dans trois étapes : l’éducation, l’organisation et la conquête du pouvoir. Islamiser la société à travers le primat de l’éducation et des principes de la vertu islamique : voilà la première mission qui permettra d’aller au-delà. En revendiquant l’élargissement des espaces de démocratie et de liberté, la Jamaâ entend bénéficier d’un champ d’action élargi pour se renforcer. Elle récuse, par principe, tout l’“institutionnel” en place avec ses formes d’action, électorale ou autre.
Avec le Hirak et les événements d’Al Hoceima, elle met en œuvre un effet levier. Elle défend une population stigmatisée comme “séparatiste” et prend en charge tout le mouvement de contestation, désormais considéré comme “légitime” même par le gouvernement.
Elle réinscrit ce mouvement dans une problématique non plus seulement régionale mais nationale.
Elle renoue avec des formes différentes de faire la politique en s’accaparant un mouvement d’action collective produisant et activant même un nouveau dynamisme social; enfin, elle donne des clés de lecture et d’interprétation à une relance de la mobilisation.
Ainsi, elle nationalise le Hirak, en faisant une marque de contestation devant être étendue aux autres régions. De quoi déclasser tous les autres acteurs et plomber leur crédibilité, voire leur légitimité…
La Jamaâ s’attache à se repositionner sur la base de paramètres différents de ceux de 2011 ou même auparavant. Comme elle n’a pas intégré le cadre institutionnel en place –élections, parlement,…- elle ne peut être considérée comme comptable de ce qui a été fait, mais surtout de ce qui relève du passif, à ses yeux comme à ceux du citoyen. Les conditions dans lesquelles se sont déroulées deux expériences gouvernementales particulières (Youssouf , Benkirane) paraissent, à ses yeux, conforter ses thèses : il n’y a pas grand-chose à faire avec ce “système”. Son potentiel électoral reste bien indéterminé.
Son capital militant et organique, lui, est davantage balisé. Il était de 100.000 membres et de quelque 30.000 autres attachés en 2005. Une dizaine d’années après, les évaluations retiennent des effectifs de l’ordre de 200.000 environ. Une masse structurée, centralisée au niveau d’un “cercle intérieur d’une bonne dizaine de dirigeants, mais également décentralisée autour de structures régionales et locales se distinguant par leur discipline, leur totale adhésion au corpus de référence et au rapport à entretenir avec le “politique” et l’“institutionnel” du Maroc actuel.
Une visée hégémonique
L’affaissement, voire l’essoufflement, des partis en place est présenté comme l’expression du bien-fondé du discours adliste. La récupération du Hirak est ainsi une opportunité qui a été saisie pour mettre en exergue la vigueur et la justesse de la contestation. Celle-ci est sociale mais ses causes sont présentées comme étant l’illustration du modèle de société existant, avec ses inégalités, ses injustices et même son arbitraire. Pourquoi ?
Parce qu’il ne pouvait en être autrement, compte tenu de son éloignement et de sa rupture avec le “bon choix” lié au référentiel et aux vertus d’une “cité de Dieu” assimilée à une mythologie véhiculée par le Livre Saint. Pour la Jamaâ, le marché politique tel qu’il est accuse un échec et, à ce titre, offre une opportunité historique de s’y engouffrer pour s’y tailler une place hégémonique. Une “cinquième colonne”, diront certains…
En tout cas, elle est là, tolérée par le pouvoir, toujours suspicieux à son endroit, mais pas répressible ni éradicable parce que tel est le Maroc de Mohammed VI. Mais elle reste mobilisée et “activiste” pour prôner un autre “ordre” devant se substituer inéluctablement à celui d’aujourd’hui. Par-delà l’agenda électoral, la Jamaâ s’inscrit dans un temps long : celui d’une temporalité historique ne pouvant qu’être gagnante…

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