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« MONTEE DES FORCES NATIONAL-POPULISTES EN EUROPE ET GESTION DISCRIMINATOIRE DES MIGRATIONS »

Dominique MARTIN,
Professeur honoraire des Universités, Lyon 2.

La poussée des forces nationalistes et populistes, ces dernières années, particulièrement en Europe centre orientale, ne cesse d’inquiéter tous ceux qui pensaient que, depuis la chute du mur de Berlin, le retour aux valeurs de démocratie, de libre marché et d’intégration européenne inaugurait la mise en place de politiques publiques visant à promouvoir les règles de droit et la bonne gouvernance. Les politiques discriminatoires de gestion des migrants, mises en application surtout depuis l’afflux massif de réfugiés, venant de Syrie, à partir de 2015, sont nettement liées à l’arrivée au seuil du pouvoir – voire au sein du pouvoir- dans un certain nombre de pays, de forces se réclamant d’idéologies nationalistes. La montée des forces populistes –nationalistes n’est certes pas un phénomène nouveau, au sein du vieux continent, mais s’est accélérée depuis quinze années. Son caractère le plus marquant est que, dans un nombre croissant de pays, elle ne se limite plus aux habituels groupuscules néo-fascistes qui restaient en marge de l’échiquier politique : elle gagne de plus en plus de suffrages parmi des franges diverses des populations ; elle n’épargne aucun des grands pays européens ; surfant sur la lassitude et l’impuissance des politiciens traditionnels, dans un contexte de crises et de peurs face aux incertitudes de l’avenir, elle s’exprime désormais de façon décomplexée, et permet aux mouvements et partis de droite extrême d’accéder au pouvoir par la voix des élections.

Ce qu’il convient d’appeler national-populisme dérive d’anciens « récits » qui réhabilitent le peuple comme unique source du pouvoir et la défense nationaliste comme projet de « vivre entre soi », en particulier en protégeant le pays contre toutes les formes d’intrusion de forces extérieures qui, sur les plans culturels, ethniques, religieux et politiques menaceraient l’identité nationale. La conjugaison du national et du populisme permet de mieux comprendre ce que le terme « populisme », au-delà du flou qui l’entoure, signifie réellement : la cohésion populaire à laquelle leurs nouveaux dirigeants en appellent repose sur un discrédit des élites traditionnelles (auxquelles on reproche en particulier leur corruption), sur la promesse de « redonner le pouvoir au peuple » (d’où un fréquent déni de la démocratie parlementaire) et sur le fantasme d’une grande menace, incarnée autant par des ennemis intérieurs que par des ennemis extérieurs. Quelles que soient leurs variantes, les discours nationaux populistes relèvent du même logiciel : l’activiste Geert Wilders brandit pêle-mêle le Coran et Mein Kamp, prétendant « désislamiser » les Pays Bas; à l’Est de l’Europe, la Hongrie et la Pologne campent sur des logiques autoritaires et néoconservatrices, qui justifient, selon eux, le refus d’accepter chez eux tout nouvel émigrant, a fortiori venant du Sud ; en Slovaquie et en République Tchèque, les nouveaux dirigeants entonnent la même musique que celle de Donald Trump aux USA ; en France, le combat de Marine Le Pen, lors de la récente élection présidentielle, en 2017, a popularisé un logiciel de pensée qui a remporté deux fois plus de voix que celles qui s’étaient portées, cinq ans auparavant sur son père ; en Italie, plus récemment, l’alliance politique des deux grands mouvements néo-fascistes a conquis le pouvoir et permis à des mouvements se réclamant ouvertement de cette famille de pensée d’acquérir une « blancheur démocratique ».
Cette montée en puissance des droites extrêmes est lourde de conséquences : sur le plan intérieur, elle se traduit par une volonté de changement qui remet en cause les fondements mêmes de la démocratie. En Pologne, les réformes autoritaires de appareil judiciaire et les mesures visant à brider les médias ont suscité, depuis quelques années, l’opposition de Bruxelles, inquiet de la remise en cause de l’Etat de droit .En Hongrie, le bouillant leader, Victor Orban, ne manque aucune occasion de s’en prendre aux idéaux sur lesquels s’est constituée la Communauté européenne. Le refus d’accueillir aucun migrant depuis la grave crise de 2015 de la part du groupe de Visograd (auquel participent les grands pays de l’Europe centre orientale) a une portée évidente, dans le seul cadre humanitaire que traverse le bassin méditerranéen et a entraîné une crise institutionnelle majeure au sein des pays de l’UE. Outre leur portée symbolique, ces dissensions ont creusé une grave fracture politique, opposant plus profondément deux référentiels culturels au sein de l’UE. Au point que la question migratoire est devenue l’enjeu majeur des prochaines élections en Europe.
La radicalisation de ces pays face à la montée de la demande migratoire, depuis 2015, est bien connue sous un certain nombre d’événements qui ont frappé tous les esprits. Le refus de l’accueil du moindre migrant a été particulièrement illustré par la politique quasi criminelle d’un Victor Orban : blocage des frontières, construction d’un mur grillagé entre la Hongrie et la Serbie, vote largement majoritaire au parlement hongrois de lois institutionnalisant la pure et simple détention en prison ou en camps fermés, près de la frontière, de tout étranger entré illégalement sur le territoire. Cette brutalité, qui ne semble pas avoir ému ses concitoyens, amène à s’interroger sur les facteurs qui ont rendu possible l’adhésion d’une majorité de suffrages parmi les des populations.
Une première explication a été le caractère massif et inattendu de la grande vague des migrations récentes : mais il ne saurait expliquer la différence de l’attitude entre un pays comme l’Allemagne, qui a décidé d’accueillir plus d’un million de migrants, et les pays qui ont décidé de fermer leurs frontières. Pas plus, à l’inverse, que l’accueil massif par les pays arabes limitrophes (Jordanie, Lybie, Turquie), même si l’on tient compte des compensations financières qu’ils ont reçues de la part de l’UE. Une raison plus généralement invoquée est le contexte de la mondialisation : chômage, précarité croissante, sentiment d’un accroissement des inégalités et des injustices sociales seraient le terreau privilégié de l’expression de tous les « laissés pour compte », dont les leaders des droites extrêmes s’emparent pour en faire leur fond de commerce. Mais si cette explication est juste, comment comprendre que les principaux pays d’Europe centrale se rangent parmi les pays où la mondialisation a eu les effets les moins négatifs, et même souvent les plus positifs? La mondialisation économique apparait comme une fausse bonne réponse.
Le thème récurrent dans les discours populistes de la méfiance à l’égard de l’étranger ouvre une perspective beaucoup plus nettement culturelle. Les dirigeants du groupe de Visograd, relayés aujourd’hui par l’accès au pouvoir en Italie de dirigeants issus de mouvements fascistes et xénophobes mobilisent une argumentation fondée sur un nouveau corpus de valeurs : au credo du tryptique démocratie, économie de marché et intégration européenne, ils entendent substituer la priorité de l’identité ethnique, la seule prise en compte des intérêts nationaux et ce qu’ils appellent une «démocratie illibérale». La crise économique contemporaine comme l’arrivée massive de migrants venants du Moyen orient ne sont qu’une occasion, pour ces leaders, de souffler sur la braise de la colère populiste. A travers l’entrelacs des nouveaux thèmes que sont l’appel à un sursaut des « vrais défenseurs » de l’Europe ; la désignation simpliste de « boucs émissaires » en la personne de tout étranger a priori considéré comme inassimilable ; la contagion croissante du fantasme d’une grande invasion démographique et culturelle, symbolisée par l’islam ; toute cette cette nébuleuse constitue le nouveau front idéologique dans lequel les leaders national populistes n’ont guère de mal à se draper. Il reste à comprendre les ressorts de cette réussite rampante des idéologies extrémistes.
C’est ici que des explications psychosociales s’avèrent nécessaires. A un premier degré, c’est sans doute les discours et les solutions simplistes, auprès de populations qui s’estiment marginalisées, qu’il faut invoquer. Mais, dans un monde où les citoyens sont mieux informés, il est nécessaire, aussi, de prendre en compte la capacité des leaders populistes à argumenter davantage leurs propositions et à les traduire en solutions crédibles, capables de rivaliser avec les discours politiques concurrents. Ce travail de ciblage et d’interprétation, pour coller à la demande de nouveaux publics, suppose en outre une aptitude des leaders extrémistes à « manipuler les émotions collectives ». Ce qui veut dire que les discours rationnels et bien construits des idéologues ne suffisent pas : c’est en s’attachant à offrir des réponses crédibles, le plus souvent viscérales, aux demandes souvent irrationnelles et inconscientes de leur électorat potentiel qu’ils peuvent creuser peu à peu leur lit, d’un pays à l’autre.

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